mardi 14 février 2012

Reproduit du journal Le Nouvelliste d'Haïti du 29 Décembre 2004 sous la plume du Colonel Jean Thomas


 

A ceux qui sont interressés à la question de l'Armée, cet article du colonel Jean Thomas Cyprien paru dans Le Nouvelliste du 29 décembre 2004.

 RE-FONDER NOTRE ARMÉE POUR STABILISER L'ÉTAT ET RASSURER LA NATION

 I- Armée indigène : entre mythe et nostalgie
 La création de l’Etat d’Haïti par l’Armée indigène le 1er janvier 1804 a donné à celle-ci une légitimité que personne ne songe à contester. Même nos plus farouches détracteurs admettent que le rêve haïtien a atteint son apogée avec la proclamation de l’indépendance pour ensuite s’estomper le lendemain de cet évènement mémorable. C’est dire que, toutes réserves mises à part, l’élévation de l’ancienne colonie française de St-Domingue au rang d’Etat indépendant et souverain demeure le fait sociologique le plus marquant à l’aube du 19e siècle. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à observer cette ferveur quasi- religieuse lorsqu’il s’agit d’honorer la mémoire de nos ancêtres ou d’évoquer les hauts faits d’armes de l’armée indigène. Cette ferveur s’amplifie au gré des commotions de toutes sortes qui, à maintes reprises, placent l’armée en situation d’inadéquation et de perte d’estime au regard de la conjoncture. Aux heures sombres de notre vie de peuple, nous nous réfugions dans notre passé à la recherche d’une grandeur et d’une fierté perdues. L’image d’Epinal que nous gardons des Pères fondateurs en fait des demi-dieux à qui nous craignons de devoir rendre des comptes. Deux siècles durant, le militarisme a fait chorus avec la formation sociale et l’évolution historique de l’haïtien au point de représenter un des éléments constitutifs de nos idiosyncrasies.

 II- Armée : acteur social et intervenant politique
 L’instrumentalisation de la force publique pose de sérieuses difficultés dans toute démarche visant à construire un ordre républicain. Qu’il soit satrape, dictateur, traîneur de sabre ou chef de bande, l’homme fort du moment s’emploie avec beaucoup d’astuce à ce que la dernière victoire de la soldatesque soit celle qui l’a projeté sur le devant de la scène. Ainsi, vœux pieux, projets, ajournements, reniements se succèdent dans une cacophonie délirante digne d’une Tour de Babel dont la dernière mesure renvoie à la case départ.

 L’analyse systémique n’éclaire pas suffisamment les zones d’ombre de ce microcosme aux facettes multiples. Structure transversale et dynamique, l’armée est un condensé de la société haïtienne avec ses contradictions, ses défis, ses faiblesses, ses espoirs aussi. Conçue pour être un sous-système, c’est-à-dire un simple élément d’un ensemble devant agir comme verrou d’un ordre politique, économique et social, force est de reconnaître qu’elle s’est souvent dévoyée en se posant en arbitre, voire en contentieux suprême de toutes les compétitions, contestations et impasses qui divisent la classe politique. Les fractions dirigeantes qui n’ont jamais fait mystère de leur préférence pour le match nul en politique ont tendance à oublier que les institutions sont les piliers de tout régime de droit, que seule la mise en place de mécanismes efficaces de solution pacifique des conflits somme toute inévitables, peut avoir pour effet de maintenir l’armée dans son rôle constitutionnel de garante de la sécurité et de l’intégrité du territoire de la république. (const. 1987)

 III- Un Etat menacé d’émiettement
 ‘’ Il n’y a pas de civilisation sans Etat ’’ .C’est en ces termes que l’ex-premier ministre français Michel Rocard s’est exprimé à l’ouverture d’un colloque sur le rôle et l’importance de l’Etat. Régulateur d’une lutte permanente dont il est à la fois le promoteur, l’enjeu et la finalité, l’Etat est un acteur incontournable qui oriente le développement de la société. Il est le produit d’un compromis et d’une lente évolution qui lui ont permis à travers le temps et l’espace de développer l’autonomie et la capacité d’action qui le placent au-dessus de ses concepteurs. L’ensemble des citoyens lui reconnaît le droit de servir, de disposer et de contraindre sans tomber aux mains d’individus ou groupes d’intérêts qui opèrent sous le fallacieux prétexte de défendre la collectivité.

 Haïti, aujourd’hui, doit affronter le double défi de la banalisation et du délitement de l’Etat au point d’y voir disparaître toute trace d’autorité publique. Pour avoir perdu le monopole de la violence légitime, l’Etat devient impuissant face au déchaînement de la violence aveugle de la rue dans sa triple _expression sociale, criminelle et politique. Nous constatons un glissement vers un partage et une co-gestion dangereuse dont le coût pour l’Etat et le pays tout entier demeure très élevé parce qu’il y a là une source de désordre, d’anarchie et d’instabilité. La prolifération d’espaces non contrôlés, véritables îlots de non droit, crée des rapports nouveaux de type semi-féodal où la sécurité, l’assistance, la vie au quotidien font l’objet de marchandages et de surenchère pratiqués au grand dam des paisibles citoyens sous l’œil passif des pouvoirs publics, tous niveaux confondus. Ayant failli à sa mission régalienne, l’Etat s’expose à des réflexes de rejet et alimente le sentiment d’inutilité qui l’éloigne au fur et à mesure du citoyen.

 IV- De l’apothéose au mal-être collectif
 Haïti est née d’un processus révolutionnaire qui renferme en soi trois révolutions :
 1. Celle du noir contre le blanc
 2. Celle de l’esclave contre le maître
 3. Celle d’une colonie contre la métropole

 La vague de décolonisation consécutive à la II guerre mondiale et au triomphe des ‘’quatre libertés’’ a plongé dans le désarroi les puissances coloniales et porté un coup sévère au capitalisme industriel et marchand. Les réactions diverses enregistrées ici et là permettent d’apprécier rétrospectivement la portée et la dimension de ce qu’on appelle à juste titre le miracle haïtien. Anachronisme pour certains, crime de lèse-humanité pour d’autres, la geste historique du 1er janvier 1804 est à l’origine de l’hostilité et de l’injustice qui ont toujours entaché les rapports qu’entretient Haïti avec le reste du monde. Notre longue et coûteuse guerre de libération, notre indépendance conquise de haute lutte ne sont pas sans conséquences sur notre comportement passé, présent et futur. Nous sommes l’otage de notre épopée glorieuse. On nous en veut jusqu’à présent de ne jamais abdiquer une liberté si chèrement acquise. C’est une réalité que nous avons l’impérieux devoir d’assumer.

 Néanmoins, il n’est pas normal que ces invariants historiques continuent d’alimenter une paranoïa suicidaire, susceptible de justifier notre sous-développement et de nous déresponsabiliser vis-à-vis de nous-mêmes. Sans prôner aucune forme d’autarcie, de repli sur soi ou de résistance aux grands courants novateurs, nous croyons qu’Haïti est condamnée à trouver sa voie au travers d’une coopération internationale dont la tendance à la modélisation doit être tempérée par des politiques internes solides et réalistes répondant aux besoins nationaux. Deux cents ans après sa création, Haïti est encore dans la catégorie peu enviable de pays dont l’histoire de l’indépendance se confond avec celle de la dépendance. De ‘’peuple- phare’’ vers lequel convergeaient les regards de tous ceux qui étaient épris de liberté et de justice, nous sommes devenus du fait de nos errements, cet Etat paria qui subit régulièrement les contrecoups des interventions étrangères successives tantôt ouvertes, tantôt larvées. Forcé d’embarquer dans le train de la globalisation, notre pays n’est pas parvenu à jouer sa partition dans cette symphonie mondialisante. Simplement, il ne s’y était pas préparé.

 Les avatars de notre histoire ont engendré des atavismes qui agissent comme de regrettables pesanteurs. Très souvent, notre attitude donne à penser que l’étranger nous aime bien plus que nous ne nous aimons nous-mêmes. Il est temps d’opérer l’inévitable rupture. Haïti doit se libérer de son passé dans tout ce que celui-ci a de négatif et de pervers. L’insécurité, cancer de notre temps, que nous voulons éradiquer de toutes nos forces, doit être vue non comme la cause mais la conséquence de la faillite d’un système que nous avons cru figé et immuable parce que placé au-dessus des contingences. Comble d’imprévoyance, nous avons agi comme s’il ne nous en coûtait rien d’en extraire des parties. Cet édifice aux structures vermoulues n’a pas pu résister aux secousses provoquées par une société en crise. Ce mouvement pendulaire fait l’affaire des cassandres. Mais, n’oublions pas que la responsabilité est collective. Haïti est et sera ce que nous en faisons.

 V- D’un Etat de l’armée à une armée de l’Etat
 Les peuples se donnent des institutions dans l’unique but de pourvoir à leur bien-être. Conscients de la délicatesse et de l’ampleur de la tâche, ils leur délèguent leurs pouvoirs, évitant par ainsi d’avoir à arrêter eux-mêmes, de manière permanente et pas forcément satisfaisante, telles mesures destinées à garantir l’ordre,la sécurité et la paix publique, pour ne citer que ceux-là. S’agissant de l’appareil militaire, il est établi qu’il constitue le bras séculier de la nation et l’outil irremplaçable entre les mains de l’Etat pour ‘’sauvegarder l’indépendance et l’intégrité du territoire de la république’’(ibid.) Conformément à sa mission, l’armée est donc appelée à repousser toute attaque de quelque nature ou provenance qui pourrait remettre en question notre souveraineté. Elle constitue donc un élément clé du dispositif de sécurité et de sûreté de l’Etat. Moyen de dissuasion par excellence, elle est constamment présente dans le jeu des alliances pour l’équilibre et la paix tant à l’échelle régionale que planétaire. A quelques rares exceptions près, tous les Etats conviennent qu’ils ne peuvent ni s’en passer, ni s’en défaire. Ce n’est malheureusement pas le cas d’Haïti dont les dirigeants ont pris la malencontreuse décision de renvoyer ses forces armées le 5 janvier 1995. Les retombées d’une pareille mesure, pour catastrophiques qu’elles soient, ne méritent pas un développement élaboré qui aurait la vertu de trop étendre notre analyse. D’ailleurs, elles sont de notoriété publique. Leur relation, quoique utile, est moins importante que les enseignements qu’elles renferment.

 Le primat de l’épée- maladie infantile de la plupart des sociétés en panne d’élites et qui se sont constituées à la faveur des luttes de libération - et le néo-esclavagisme instauré par la nouvelle aristocratie n’ont pas favorisé, loin s’en faut, l’émergence d’un système qui eût permis, l’indépendance une fois proclamée, de consolider les acquis et de créer les conditions d’une juste répartition des dividendes de la liberté. Rien d’étonnant alors que l’on se soit accommodé d’un modèle d’organisation étatique qui, tout au long de notre histoire, n’a servi que de paravent juridico-légal aux agissements des oligarques civils et militaires. La recherche de l’intégration sociale, de l’équilibre et de la concorde par le bien-être économique, l’éducation et la justice pour tous ne faisait pas partie des priorités de l’époque. Les esprits étaient surtout occupés à défendre les fragiles conquêtes d’une jeune nation dont la crainte d’un retour au statu quo ante et son corollaire : vivre libre ou mourir justifiaient tous les excès. Dans ses conditions, l’occupation de l’espace physique, économique, social et politique par une armée pléthorique, hypertrophiée, omnipotente, auréolée de sa victoire sur les forces expéditionnaires n’a rencontré aucun obstacle. Bien au contraire. Cette armée hiérarchisée et aguerrie, commandée par des héros d’épopée , icônes doublées d’aristocrates terriens dont la surhumanité n’était plus à démontrer, possédait un niveau supérieur d’organisation, de structuration, de cohésion et de discipline qui la prédisposait à exercer un réel ascendant. Toutefois, le positionnement ultérieur des forces sociales et leurs stratégies subséquentes ne tarderont pas à questionner ce consensus originel et dénoncer le caractère obsolète ainsi que l’inspiration réactionnaire de certains arguments qui, selon elles, ne tenaient plus la route.

 La concomitance du débat sur l’armée et nos sempiternelles crises politiques est un spectacle navrant. Alors qu’elle devrait se placer au-dessus de la mêlée, nous retrouvons l’armée pour son malheur au cœur de nos luttes. Nous sollicitons son arbitrage pour trancher le nœud gordien de nos chicaneries politiciennes. Nous nous plions à ses verdicts. Nous nous courbons devant ses sentences mais nous la vouons aux gémonies dès lors qu’elle est perçue comme un obstacle sur notre chemin. Evidemment, Haïti n’a que faire de cette version ambivalente et dépassée de ses forces armées comme elle doit aussi, si elle veut rejoindre le camp des nations civilisées, faire l’éducation de ses élites. Alexis de Tocqueville, n’a-t-il pas écrit dans son livre : De la démocratie en Amérique :‘’Ce n’est pas dans l’armée qu’on peut trouver remède aux vices de l’armée, mais dans le pays lui-même’’.

 L’armée dont le pays a besoin en ce 21e siècle- peu importe le nom ou la formule - doit émerger d’un cadre conceptuel qui apporte des éléments de réponse aux exigences d’ordre, de sécurité et de modernité clairement exprimées dans le cahier de charges de la nation. Croire que la force publique, même dotée de moyens adéquats peut, à elle seule, s’en porter garante, c’est mal poser le problème. C’est faire la promotion de monstres dont on réclamera les têtes une fois l’ouragan et le moment de stupeur passés. La mission de la force publique consiste à maintenir et à défendre, dans les limites tracées par la loi, la structure que des politiques auront mise en place pour faciliter la vie en société. Elle ne peut en aucun cas combler le vide crée par l’indécision. Le grand dialogue national annoncé, creuset salvateur s’il en est, dont de très larges secteurs demandent la convocation, devra se saisir de la problématique de la force publique en général et de l’armée en particulier, pour en faire un des thèmes majeurs de ses discussions. A un moment où la polémique suscite intérêt et passions, où la forme semble vouloir évacuer le fond, il faut éviter de s’installer à nouveau dans les sentiers battus de la routine et de la facilité. La mise au rancart arbitraire de l’armée devrait pouvoir fournir à tous : gouvernants et gouvernés, pouvoir et opposition, dirigeants actuels et futurs, société civile organisée, associations socio-professionnelles, églises, simple citoyen etc. l’occasion d’œuvrer dans le sens des intérêts vitaux de la nation. Les FAD’H démobilisées en 1995, qui étaient jusque-là caractérisées par une confusion des rôles, qui n’étaient en réalité ni une armée, ni une police à part entière, à défaut de pouvoir être les deux en même temps ; doivent être lavées de la souillure et de l’injustice qui leur avaient été faites. Nous en convenons. Cependant, elles ne devraient pas être restaurées dans leur forme et teneur sans bénéficier à court et à moyen termes des transformations qui vont dans le sens d’une modernisation des infrastructures, des installations, des équipements et des services. L’accent sera particulièrement mis sur une amélioration qualitative des ressources humaines par la formation accélérée et le perfectionnement, lesquelles vont s’ajouter à un élargissement significatif des opportunités offertes et à des conditions matérielles décentes pour influencer positivement le penser et l’agir.

 Le pays le plus pauvre du continent ne peut se payer le luxe d’entretenir une armée dont le rôle se limite strictement à le défendre en cas de guerre. Notre armée doit être une force de progrès, c’est-à-dire un puissant levier de développement destiné en temps de paix à soulager la nation des grands maux qui l’affectent tels que : analphabétisme, déboisement, sous-production, méfaits des catastrophes naturelles etc. Elle devra aussi s’atteler à préserver les acquis de la démocratie et de l’Etat de droit sans lesquels ce développement-là n’est qu’un rêve. Nous croyons notre nation encore capable de bâtir cette grande école du civisme et du patriotisme où la discipline, la compétence et le dépassement de soi sont la règle. Par ailleurs, le champ d’action et d’intervention devra être élargi pour que notre armée, enfin réorganisée et restructurée, arrive à briser son isolement et enrichir son expérience en participant à des missions de stabilisation et de maintien de la paix dans le sous-continent et ailleurs, sous l’égide des Nations Unies ou de toutes autres organisations régionales dûment mandatées.

 VI- Professionnalisation : Perception et nécessité
 L’_expression ‘’armée professionnelle’’ revient à l’esprit chaque fois que des controverses qui n’épargnent pas l’institution militaire plaident en faveur de la neutralité de cette dernière. Bien qu’elle continue de faire fortune ailleurs, la professionnalisation est souvent accueillie chez nous avec méfiance car elle traduit à nos yeux une certaine volonté de reconquête. Encore le poids de l’histoire. L’offre de coopération ne peut être repoussée sous peine d’isolement. Néanmoins, l’absence d’une réflexion endogène sur le sujet, assortie de propositions claires, de suggestions pertinentes et de modalités d’application destinées à accompagner tout plan reflétant les mœurs, la culture et les réalités de ses promoteurs étrangers, est effarante. L’effort de redressement doit venir de nous-mêmes si nous voulons déboucher sur des solutions durables que ne peut apporter un deus ex machina venu d’ailleurs. La création de la Police Nationale d’Haïti (PNH) avec sa devise : protéger et servir , l’opportune présence de la communauté internationale, via la MINUSTAH et l’indéniable esprit nouveau sont déterminants quant au comportement et au rôle futurs de l’armée. Libérée des tâches de proximité, de maintien de l’ordre et de répression du banditisme, l’armée pourra se consacrer à sa mission en utilisant les voies et moyens mis à sa disposition. En cela, il n’est pas sans intérêt de rappeler que seule une armée suffisamment entraînée, équipée au besoin, disciplinée et rompue aux servitudes du métier peut faire la différence dans l’accomplissement réussi de sa mission et se prévaloir d’une indiscutable utilité sociale. C’est à ce prix et à ce prix seulement qu’elle pourra compter sur le soutien de la population.

 VII- Re-fonder. Comment ?
 En souscrivant à l’idée de reconstituer nos forces armées, nous nous livrons à un plaidoyer lequel n’a de sens que s’il déborde le cadre restreint d’une simple et précaire restauration/spectacle pour prendre la dimension d’un débat de société. Car, en définitive, c’est bien de cela qu’il s’agit. La question que n’ont jamais cessé de poser et de se poser les femmes et les hommes de ce pays depuis environ deux siècles, à savoir : quelle armée pour quelle société ? en dit long sur la position de l’armée au cœur de nos préoccupations et de toutes nos tentatives avortées d’organisation sociale. La nécessaire sinon indispensable soudure entre la nation et l’armée n’a jamais pu être réalisée au point que le développement conflictuel de leurs rapports constitue un facteur de blocage. C’est dans cet esprit que nous préconisons une re-fondation de l’armée. Re-fonder l’armée, c’est redéfinir sa place, sa fonction et son orientation en insérant tout ceci dans un plan de développement qui ne néglige aucun des aspects du drame haïtien. En plus d’un code de déontologie et de bons règlements qui régissent son fonctionnement interne, il faut à cette armée une doctrine qui sert de référence idéologique, stratégique, théorique et éthique au savoir-faire militaire. Autrement dit, une culture militaire qui puise son essence dans nos valeurs, en somme.

 L’armée a fait trop longtemps partie des tabous de notre milieu. Les travaux qui y sont consacrés sont d’ailleurs peu nombreux. Sans vouloir, et pour cause, lui disputer le coté mythique qui fait sa spécificité, sa singularité et sa force, nous devons admettre qu’il n’est rien qui la concerne qui ne soit d’intérêt public, que son opérationnalité , posée comme condition de l’efficacité de son action, doit tenir compte de facteurs multiples.

 Les changements à opérer dans les institutions pour les adapter aux réalités d’un monde en perpétuel mouvement ne peuvent ni être ajournés, ni reportés sine die. Nous devons cependant renoncer à la politique de la table rase qui semble s’installer dans notre culture. Trop forte est chez nous cette propension à liquider ce qui n’est pas conforme à nos vues même si tout le corps social doit en pâtir. Plus que jamais auparavant, l’armée aura besoin de sang neuf. Il lui faudra un souffle nouveau pour, à la fois, réintégrer notre mémoire collective et affronter les défis de l’heure. Elle devra se préparer à gagner ses galons sur le champ d’honneur, à l’intérieur de nos institutions comme dans le cœur du citoyen.

 Par le rôle important qu’elle aura à jouer dans la société et dans l’Etat, les valeurs et idéaux qu’elle incarne, la confiance qu’elle inspire à nos concitoyens, les dangers auxquels elle s’expose en permanence pour le salut de la patrie, l’armée deviendra enfin cette nation dans la nation trop longtemps souhaitée. Sa subordination au pouvoir civil responsable et respectueux des règles en vertu du principe universel de la prééminence de l’autorité civile ne doit pas être vécue comme une capitulation humiliante ou une reddition inconditionnelle pas plus comme une position de repli pour protéger ses arrières. C’est une exigence de notre charte républicaine qui fait de la fidélité aux institutions la raison d’être de l’armée (ibid.)

 Comme l’a souligné Paul Laraque : ‘’l’Armée ne plane pas au-dessus de la cité ’’. En revanche, il n’est pas du tout sage de la tenir hors d’elle. A ce jour, personne n’a jugé bon de tirer la sonnette d’alarme sur les graves anomalies et la menace pour notre souveraineté déjà très limitée (pardonnez l’euphémisme) que représentent des troupes lâchées sans direction dans la nature et la réapparition des seigneurs de la guerre mués en commandants en chef autoproclamés. La lutte contre l’insécurité galopante et multiforme qui met à rude épreuve la police nationale et les contingents onusiens n’a pas davantage mobilisé les forces vives du pays. La destruction systématique de l’économie, les exécutions sommaires, les horribles scènes de décapitation, de lynchage et de mutilation qu’on croyait appartenir à un autre âge refont surface avec une barbarie sans pareille facilitée par des arsenaux clandestins qui n’ont rien à envier aux insignifiances officielles. Les bien pensants ou réputés tels n’en parlent que pour en faire leur fonds de commerce politico-électoral. Haïti est à quelques encablures de la Zone de Libre Echange des Amériques (ZLEA) et le devoir de mémoire nous interdit d’oublier que la géopolitique a ses lois, ses exigences et sa morale. L’article paru dans le Miami Hérald du 22/11/04 sous la plume de Don Bohning recommandant un protectorat de l’ONU sur Haïti est, à notre sens, un signal très clair qu’on aurait tort de ne pas prendre au sérieux .Les impératifs de sécurité nationale doivent l’emporter aussi bien sur les sensibilités idéologiques ou partisanes que sur les calculs politiques. Pour ou contre le retour des forces armées d’Haïti ? Ce n’est pas ça la vraie question. Ce qui importe, c’est de savoir comment protéger le pays contre les entreprises de déstabilisation ; comment rétablir la paix et la confiance qui libèrent les énergies productrices ; comment enfin créer un environnement apaisé qui profitera tant à l’organisation des prochaines élections qu’à la future administration . Par conséquent, la mise sur pied d’une force nationale de sécurité à l’initiative de l’autorité civile compétente et effective, que celle-ci soit provisoire ou constitutionnelle, ne doit pas être une gageure pour un pays que des accidents de parcours ont maintenu en marge de sa trajectoire historique et culturelle. Cela devrait aller de soi. Du reste, c’est pour nous un postulat qu’une armée professionnelle, imprégnée de l’esprit républicain c’est-à-dire disciplinée, apolitique, légaliste et respectueuse des droits du citoyen, avec des effectifs plus ou moins conformes à nos besoins et à nos possibilités, bien équipée, forte de l’appui de la population, est un impératif pour la consolidation de la démocratie, le renforcement de l’Etat et le redressement du pays. Les pouvoirs, de leur coté, devront assurer le fonctionnement normal de ce corps au lieu d’en faire le bouc émissaire de leurs échecs. Ils devront maintenir sa cohésion comme il leur appartient de ‘’veiller à la stabilité de toutes les institutions de la république’’ (ibid.). Sans cela et en l’absence de garde-fous qui la mettent à l’abri des manœuvres politiciennes, l’armée sera encore plus affaiblie, plus fragilisée, constamment menacée d’éclatement. Elle demeurera vulnérable aux manipulations démagogiques des tyranneaux pris en flagrant délit de mensonge. Elle basculera sous l’action destabilisatrice et malfaisante des apprentis-sorciers et de leurs thuriféraires en mal de puissance et de transformation radicale. Elle s’effondrera lamentablement. Elle disparaîtra dans l’indifférence générale comme ce fut le cas en 1915 et en 1995.

 Partie de notre patrimoine historique et première institution de l’Etat d’Haïti, éclaireur dans la longue marche pour la libération et l’émancipation des peuples opprimés, legs sacré, inaltérable et incessible des Pères fondateurs, l’armée d’Haïti doit abandonner le musée où semble vouloir la reléguer et l’enfermer un discours creux, incohérent et équivoque. Placée très tôt sous l’autorité de l’Etat qu’elle a elle-même créé, notre armée, en dépit de ses dérives, ses déboires, ses problèmes d’ordre relationnel avec le milieu n’a pas toujours été ce corps étranger qu’il fallait coûte que coûte extirper. Elle a eu ses heures de gloire que ses propres fautes ont en partie occultées certes, mais elle a droit à notre filiale et généreuse gratitude. Ignorer sa contribution à la construction de l’Etat-Nation d’Haïti, c’est faire acte d’amnésie public. Notre devoir, dans ce contexte plus que favorable, c’est de la rebâtir sur des bases solides et consensuelles pour en faire un des paradigmes de la société haïtienne. Il en résultera alors que servir dans l’armée ne signifie point courir après un tremplin économique, social et politique mais s’engager volontairement pour que triomphent enfin dans ce pays les idéaux de justice et de progrès dans la sécurité pour tous. 
  

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