mardi 14 février 2012

ÉTATS-UNIS Avant l'élection présidentielle du 2 novembre, une série du «Figaro»



 

Les arcanes du collège électoral américain 
PAR JAMES THOMSON *
[13 octobre 2004] 
Pour comprendre quels seront les effets de l'imminente élection présidentielle sur la politique étrangère des États-Unis et sur l'Europe, il est essentiel de comprendre les mécanismes et l'idée qui sous-tend cette institution américaine passablement obscure qu'est le collège électoral. 
A cause de ce collège électoral, aucun candidat américain à la présidence ne focalise son attention sur les circonscriptions américaines si chères à l'Europe constituées par les grandes aires urbaines de New York, Los Angeles et Chicago, centres du commerce international et peuplées de millions d'immigrés. Tout ceci semble inexplicable pour beaucoup d'Européens. Comment donc les plus grandes villes des USA et certains de ses États les plus peuplés peuvent si peu influer sur le choix du leader de la nation ? 
Quand je voterai en Californie le 2 novembre prochain, le bulletin que je glisserai dans l'urne ne jouera qu'indirectement en faveur de George Bush ou de John Kerry. Il servira à départager deux groupes de «grands électeurs», l'un mandaté pour soutenir Bush et l'autre pour faire gagner Kerry. Et le même phénomène se produira dans quasiment tous les autres États américains. Le vainqueur de chaque Etat s'emparera de toutes les voix, à deux exceptions mineures près, dans le Maine et le Nebraska. 
Il semble maintenant probable, selon les sondages, que les 55 électeurs de Californie engagés avec Kerry gagneront. Si c'est le cas, le 13 décembre, ils donneront tous leurs voix pour Kerry lorsque le collège électoral se prononcera. Et le candidat disposant de la majorité des 538 votes du collège électoral sera le prochain président des États-Unis. 
Le compromis constitutionnel de l'Union européenne, dit du «vote à la majorité qualifiée», puise ses racines dans une problématique analogue à celle du collège électoral : il s'agit de mettre en balance l'inéluctable poids politique des États les plus peuplés avec les inquiétudes des Etats qui le sont moins, au sein d'une union politique. 
Les 13 États ayant gagné leur indépendance après s'être émancipés de la tutelle britannique se rendirent compte que la première union, formée en 1781, fonctionnait difficilement. Les efforts pour créer une seconde Constitution, en 1787, se heurtèrent vite à la bataille opposant les grands États aux petits. Le «grand compromis» élaboré pour sortir de l'impasse accorda alors davantage de pouvoir politique per capita aux États les moins peuplés qu'aux plus peuplés. L'Union européenne use aujourd'hui d'un procédé semblable... 
Le collège électoral faisait partie intégrante de ce «grand compromis». Il accorde à chaque État deux votes de grands électeurs (équivalent au nombre de sénateurs dans chaque Etat) auquel s'ajoute le nombre des représentants au Congrès de Washington. Ce dernier chiffre peut changer tous les dix ans, suivant les indications du bureau de recensement. Les quelque 1,3 million de citoyens du New Hampshire sont représentés à hauteur d'un grand électeur pour 320 000 personnes, tandis que les 35 millions de citoyens composant la Californie ne disposent que d'un grand électeur pour 650 000 personnes. Dans l'État le moins peuplé des États-Unis, le Wyoming, un grand électeur représente 170 000 votants. 
La disparité du poids politique entre les États façonne les campagnes politiques et précise les objectifs de chaque candidat et de chaque parti. Si un candidat et un parti pensent avoir électoralement «verrouillé» un État – disposant d'une avance rendant sa perte très improbable – ils se détourneront de lui pour se focaliser sur les «champs de batailles» électoraux où, d'après les sondages, la lutte sera extrêmement serrée. Les candidats partant avec un lourd handicap de popularité dans certains États n'y livreront guère bataille, préférant également se concentrer sur ces «battlegrounds». Par conséquent, les citoyens des Etats «verrouillés» pèseront moins lourd que ceux des États encore indécis. 
Les principes de la division opposant «Etats verrouillés» et «ouverts» ont considérablement évolué au cours des quarante dernières années, tant en raison d'une nouvelle stratégie politique, due en grande partie au Parti républicain, que pour des raisons démographiques. Richard Nixon réussit à tirer la plupart des États du Sud hors de la coalition démocrate, exception faite des habitants des grandes villes, des communautés ouvrières et des minorités. Pour simplifier à l'extrême, le Parti démocrate est devenu celui d'une Amérique laïque, urbaine et progressiste, le Parti républicain attirant davantage une autre Amérique religieuse, rurale et conservatrice. Ces groupes ont progressivement constitué les «piliers» des deux parties. 
Simultanément, la répartition géographique de la population américaine s'est modifiée. La «Sunbelt», traditionnellement républicaine, a vu sa population considérablement augmenter. Par conséquent, entre 1960 et 2004, les régions de l'Est et du Centre-Ouest de tendance démocrate ont perdu quelque soixante votes de grands électeurs, les plus lésés s'avérant être New York (14 voix) la Pennsylvanie (11), l'Illinois (6) et l'Ohio (5). Les grands gagnants du Sud et de l'Ouest furent la Californie (23), la Floride (17), le Texas (10) et l'Arizona (6). 
Jusqu'à récemment, il était possible d'affirmer que les Républicains avaient pris l'avantage dans les «Etats verrouillés» à hauteur d'environ cinquante votes. Cet avantage semble avoir été annulé par le fait que les grands Etats «ouverts» – la Californie, l'Illinois et New Jersey – sont tombés dans le camp démocrate. Mais les Républicains ont réussi à constituer un équilibre virtuel au sein des États «verrouillé», grâce à l'avantage acquis sur de plus petits territoires. Le déséquilibre de population dans les «Etats verrouillés» rendit possible la victoire de Bush en 2000, alors qu'il comptait pourtant moins de voix que son adversaire démocrate Al Gore. Aujourd'hui, Bush semble être en tête dans le Visconsin, État pourtant gagné par Gore. Kerry pourrait perdre l'Iowa, le Maine, le Michigan, le Minnesota, le Nouveau Mexique, l'Oregon, la Pennsylvanie et Washington – États tous gagnés par Gore voilà quatre ans et rassemblant aujourd'hui un total de 82 grands électeurs. Bush n'encourt de défaite que dans trois des États qu'il gagna lors de la dernière présidentielle – la Floride, le New Hampshire et l'Ohio – représentant 52 voix. L'arithmétique du collège électoral favorise donc Bush. A propos des onze ou douze États où tout reste ouvert, le point le plus évident – et le plus important – est qu'ils ne contiennent aucun des grands centres urbains, exception faite de Philadelphie et, dans une moindre mesure, de Détroit. Ces États recouvrent des villes de taille moyenne, leur banlieue et des zones rurales. Ils ne comptent aucun des endroits où le film de Michaël Moore Fahrenheit 9/11 battit des records d'audience. En revanche, La Passion du Christ de Mel Gibson y connut un large succès. Lors du premier débat télévisé, Bush se moqua de la possibilité qu'aurait la France de mettre son veto sur la politique américaine menée par Kerry. Kerry rétorqua immédiatement qu'il ne tiendrait aucun compte d'un quelconque veto, s'il devait user de la force pour défendre son pays. Manifestement les deux parties sentent bien que la coopération internationale – en particulier avec la France – n'est guère populaire parmi les États les plus disputés. Beaucoup de mes amis européens s'étonnent fort de m'avoir entendu dire, voilà un an, que le président Bush avait de bonnes chances de l'emporter. Cette déclaration n'était pas partisane mais reposait simplement sur une estimation des forces en présence. Mais pourquoi tant s'étonner de leur surprise ? Après tout, beaucoup d'habitants de New York et de Los Angeles partagent leur stupeur. Ils ne se rendent régulièrement ni à Des Moines, Albuquerque ou Kalamazoo, ni au coeur de l'Amérique profonde pour discuter avec les gens du coin. Ils tirent leurs informations des médias basés à New York, Los Angeles, Washington, autant de villes sans surprises au plan électoral. Le district de Columbia et les États voisins du Maryland et de Virginie sont déjà clairement acquis à un camp. 
Le mécanisme du collège électoral explique en partie pourquoi les relations transatlantiques resteront difficiles durant les quatre prochaines années, quel que soit le prochain président. Les dirigeants américains et européens devront assumer leurs divergences de vues tant sur la politique intérieure que sur leur perception des menaces terroristes et le rôle de l'armée, tout en gardant un oeil sur leur propre électorat. A cet égard, le prochain président US réglera tout spécialement son rétroviseur sur les États du «battleground». 
* Président de la Rand corporation (organisme de recherche sans but lucratif) et Chairman de la Rand Europe (Texte traduit de l'américain par Marie-Laure Germon). 
Débats & Opinions

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